Il est à peine 10 heures du matin, et le thermomètre frôle déjà les 30°C sur la presqu'île. Depuis trois jours, les températures dépassent les normales saisonnières de plusieurs degrés en ce mois de mai 2026 pour atteindre les niveaux plus habituels des mois de juillet. C'est alors qu'elle attire l'attention : une guêpe poliste, immobile sur son nid exposé en plein soleil, ailes déployées, qui bat des ailes à toute vitesse sans décoller. Elle ne s'envole pas. Elle ne chasse pas. Elle ventile.
Une guêpe poliste (Polistes sp.) en position de ventilation sur son nid exposé au soleil, presqu'île de Saint-Mandrier, le 24 mai 2026. Les alvéoles hexagonales et le couvain sont directement visibles sur ce nid entièrement nu.
Portrait : la poliste, la plus méditerranéenne de nos guêpes
Les guêpes polistes se distinguent au premier regard par leur silhouette élancée, leurs longues pattes jaunes pendantes en vol et leurs antennes en massue orangée. Les deux espèces les plus fréquentes sur la presqu'île sont Polistes dominula, la plus commune, qui niche volontiers sous les toitures, et Polistes gallicus, espèce plus méridionale qui affectionne les buissons et zones de végétation dense. Elles sont très difficiles à distinguer sur le terrain : seule une différence de couleur de la mandibule permet de les séparer avec certitude, entièrement noire chez dominula, marquée d'une macule jaune chez gallicus.
Leur nid est leur marque de fabrique : un petit disque plat en forme de parasol, entièrement nu, sans enveloppe protectrice. Les alvéoles hexagonales y sont directement visibles, ainsi que les larves et nymphes en développement. Ce nid ouvert, fabriqué à partir de cellulose de bois mort malaxée avec de la salive, est d'une élégance architecturale remarquable, mais aussi thermiquement très vulnérable.
La climatisation naturelle des polistes
C'est précisément cette absence d'enveloppe qui rend le comportement observé ce matin si crucial. Contrairement aux guêpes communes ou aux frelons dont le nid est protégé par une enveloppe multicouche isolante, le nid de poliste est directement exposé aux variations thermiques extérieures. Quand le soleil tape, le nid monte en température sous ses rayons ardents, sans aucune ptotection.
La chaleur produite par le métabolisme des larves s'y ajoute. Au-delà du seuil critique, le couvain est en danger. La réponse des polistes est double :
La ventilation : des ouvrières se postent directement sur les rayons, s'ancrent solidement, relèvent l'abdomen à 90° par rapport au thorax, « faisant le gros dos », et battent des ailes jusqu'à 140–150 battements par seconde, générant un flux d'air continu à travers les alvéoles.
L'humidification : par forte chaleur, d'autres ouvrières se rendent sur des points d'eau pour boire abondamment, puis recrachent l'eau directement sur les parois des alvéoles. L'évaporation refroidit le couvain, exactement selon le principe de la transpiration ou de la climatisation par évaporation. À 40°C ambiant, certaines colonies délèguent des ouvrières à la collecte d'eau en permanence.
Ces deux mécanismes permettent de maintenir la température du nid autour de 29 ± 1°C. L'homme n'a rien inventé.
Ces comportements, filmés ce matin à Saint-Mandrier, montrent une résilience remarquable, mais aussi une adaptation en urgence à des conditions climatiques de plus en plus extrêmes. Cette vidéo montre la posture de ventilation : ancrée sur le nid, l'ouvrière bat des ailes en continu sans décoller, une vibration à peine visible à ces fréquences. Les polistes étant peu agressives, le comportement a été filmé de très près.
Ce que cette observation nous dit
Observer ce comportement en mai est en soi un signal. Ce n'est pas une observation d'été, c'est une observation hors saison, dans des conditions thermiques qui n'auraient pas dû survenir avant plusieurs semaines. Une colonie qui ventile en mai sous 30°C mobilise des ouvrières qui ne chassent pas, ne nourrissent pas le couvain, ne récoltent pas. Si cela dure trop longtemps, la colonie s'épuise avant même d'avoir produit ses premières reines estivales.
Les polistes méditerranéennes sont rodées à la chaleur, des études comparatives sur P. dominula et P. gallicus montrent qu'elles ont développé des stratégies comportementales plus élaborées que leurs cousines d'Europe centrale. Mais ces adaptations ont des limites que des épisodes de plus en plus précoces et intenses risquent de rendre insuffisantes.
La poliste, alliée méconnue
Les polistes sont avant tout des prédatrices d'insectes, chenilles, larves, mouches et pucerons qui nourrissent leur couvain en protéines et régulent naturellement leurs populations dans les jardins et les cultures. Polistes gallicus est explicitement considérée comme une alliée des jardiniers. Elles participent également à la pollinisation des fleurs, y compris celles de nos potagers. Leur présence (ou leur déclin) reflète la santé des écosystèmes. Une colonie de polistes en bonne santé est le signe d’un milieu riche et équilibré.
Détruire un nid de polistes parce qu'il est « gênant », sauf danger avéré par sa proximité, c'est supprimer des auxiliaires naturels qui travaillent gratuitement dans notre garrigue. Leur nid, visible et facilement évitable, disparaît naturellement à l'automne.
Et vous, avez-vous déjà observé des comportements insolites ou inhabituels liés aux conditions climatiques ? Chaque observation contribue à documenter localement ce que les climatologues mesurent à l'échelle planétaire.
La nature parle. Il suffit de savoir regarder une poliste qui bat des ailes par une trop chaude matinée de mai.
L'APE vous invite à photographier, filmer et partager vos observations de comportements. Partagez vos photos, vidéos et témoignages avec nous à
Pour aller plus loin :
- Thermorégulation des insectes sociaux : ResearchGate — La thermorégulation chez les insectes
- Étude comparative Polistes dominula / Polistes gallicus : PubMed Central — Thermoregulatory Behavior of Nectar Foraging Polistine Wasps
- Identification des polistes : Wikipedia — Polistes dominula