Parmi les espèces régulièrement observées au-dessus de l'herbier de Posidonie de notre littoral, la saupe (Sarpa salpa) occupe une place particulière : c'est l'un des rares poissons méditerranéens à se nourrir directement des feuilles de Posidonie.
Nos dernières photographies prises cette semaine au droit des plages de la presqu’ile montrent des saupes en train de brouter les feuilles, mais aussi de nager tranquillement au-dessus de l'herbier, un comportement caractéristique de cette espèce grégaire, souvent observée en petits bancs évoluant à faible profondeur, au ras de la canopée végétale.
Une biologie singulière
La saupe appartient à la famille des Sparidés (comme les dorades et les sars), reconnaissable à son corps ovale argenté strié de fines lignes dorées longitudinales. C'est un poisson côtier, présent depuis les eaux très peu profondes jusqu'à une trentaine de mètres, et particulièrement qui affectionne les herbiers de phanérogames marines comme la Posidonie ou la Cymodocée.
Sa particularité biologique tient à son régime alimentaire : alors que la plupart des Sparidés sont carnivores ou omnivores, la saupe devient, en grandissant, un herbivore quasi-exclusif, les juvéniles consomment davantage de petits invertébrés (crustacés, etc.), puis le régime bascule vers les algues et les feuilles de plantes marines à l'âge adulte. Cette transition alimentaire au cours de la vie est assez rare chez les poissons méditerranéens.
Un rôle écologique de brouteur
En broutant les feuilles de Posidonie, la saupe participe à un cycle naturel de renouvellement de la matière végétale de l'herbier : elle contribue au recyclage de la biomasse foliaire et alimente une partie de la chaîne trophique locale. Ce broutage naturel, exercé à une pression modérée, fait partie du fonctionnement normal de l'écosystème, bien différent des phénomènes de dégradation par ensablement ou abrasion que nous documentons par ailleurs.
La présence de bancs de saupes est donc un signe encourageant : elle témoigne d'un herbier suffisamment développé et suffisamment sain pour soutenir une activité de broutage régulière, et confirme que l'écosystème continue, dans les zones les mieux préservées, à remplir sa fonction d'habitat et de garde-manger pour la faune locale.
(À noter, pour la petite anecdote : la saupe est aussi connue depuis l'Antiquité sous le nom de « poisson des rêves », sa consommation ayant parfois été associée à des effets hallucinogènes transitoires, un phénomène rare mais documenté, l’ichtyosarcotoxisme sans lien avec l'état de l'herbier lui-même.)
Ces images s'inscrivent dans notre travail de suivi photographique de l'herbier de Posidonie, qui vise à documenter à la fois les signes de dégradation et les indices de bonne santé de cet écosystème essentiel à la biodiversité de notre littoral.